L'apparition de Sainte Marie Madeleine




Extraits de Sainte Marie-Madeleine et son sanctuaire de Nauzenac

Écrit par l’abbé D.-A. PATRICE LA ROCHE

Publié en 1878.

    Deux enfants du village de la Mirande-Basse, — aujourd'hui Nauzenac — deux pâtres veillaient, il y a tantôt trois siècles à la garde de leurs troupeaux. (NDLR : soit environ 1578)

    C'était aux flancs de ces collines escarpées, dans ces gorges désertes que baigne la Dordogne, couvertes de chênes étiolés, de hêtres rabougris, de coudriers, de houx, de genêts, de broussailles, de ronces et d'églantiers, hérissées de rochers dont quelques-uns s'élèvent en pyramide à des hauteurs vertigineuses. Ils couraient un jour, anxieux, à la recherche de jeunes chevreaux qui, détachés de la bande et prenant leurs ébats, s'étaient aventurés bien au delà des limites ordinaires, à travers ces pentes abruptes, ces fourrés impénétrables. 

    Tout à coup ils s'arrêtent ébahis, partagés entre l'admiration et la crainte. Ils ont aperçu, à quelques pas devant eux, une dame d'une grande beauté. Elle est adossée plutôt qu'assise contre la dent d'un rocher gigantesque. De ses yeux, pleins d'une rare douceur, s'échappent de grosses larmes, brillantes comme des rubis et des émeraudes, qui roulent — perles étincelantes — sur ses joues amaigries, d'une diaphane blancheur. Sa luxuriante chevelure descend en nœuds gracieux, en boucles onduleuses sur ses larges épaules et sert de voile à sa pudeur; ses pieds nus sont d'une blancheur éclatante. Debout, à côté d'elle, était une croix étincelante qu'elle caressait de son regard voilé, humide, qu'elle enlaçait de ses bras, qu'elle attirait à elle, qu'elle pressait contre son cœur et sur laquelle elle appuyait languissamment sa tête. Les bergers, cédant à une crainte instinctive, prennent la fuite. Ils ont ouï au foyer domestique, pendant les longues veillées d'hiver, tant de contes de bonnes vieilles, de récits fantastiques, d'histoires de revenants, de gnomes, de vampires, de farfadets, de fades.., qu'ils ne doutent pas un seul instant avoir rencontré un de ces êtres mystérieux, malfaisants dont on leur a fait si souvent le portrait. Et cependant il y avait dans l'attitude de la dame un ton général de bienveillance et de bonté. Regardée de plus près, c'est-à-dire avec plus de soin, elle eût charmé au lieu d'effrayer. Ses yeux noyés de larmes, son visage mélancolique, sa lèvre qui s'efforçait de sourire, un geste plein de grâce et d'attraits, sa bouche frémissante quoique muette : tout en elle inspirait la confiance. Les petits enfants se sentaient irrésistiblement attirés vers elle. Mais l'un d'eux avait 10 ou 11 ans ; il raisonnait comme un petit philosophe. Sa mère avait souvent mêlé aux êtres surnaturels ou fabuleux qui faisaient le sujet de ses contes nocturnes, de sirènes ou femmes enchantées, monstres mythologiques moitié femmes moitié poissons. ... ou oiseaux, avec leur figure humaine, d'une puissance de séduction proverbiale, et leurs pieds couverts de plumes.... ou d'écailles. Justement ! la dame était éblouissante de beauté, et ses pieds nus— ou simplement ornés de sandales avec des bandelettes — semblaient couverts d'écailles argentées, comme ces poissons qui se mirent, dans un rayon de soleil, sorte sable d'or de la rivière qui coule tout près de là et caresse en passant, de son flot familier, le seuil de sa chaumière; ou de plumes grises, comme celles de la tourterelle dont il a entendu le roucoulement plaintif, admiré la forme élégante, et surpris peut-être la nichée tremblante aux branches du châtaignier séculaire ou dans le creux du rocher. Aussi, je l'ai dit, nos pâtres effrayés abandonnent leurs troupeaux, se débarrassent de leurs chaussures pour courir plus vite, laissant à travers les pierres aiguës des lambeaux de chair de leurs pieds ensanglantés, et les pans de leur habit aux ronces de la colline.  Ce qui augmente leur effroi, c'est que la vision les poursuit, s'attache à leurs pas. Oui, la grande dame (vrai fantôme!) a quitté sa retraite, sa couche de pierres, et s'avance à travers les airs, portée sur de larges ailes, rasant sans les toucher — dans son vol tranquille — les arbres de la forêt, et laissant derrière elle une traînée lumineuse. 

    Brisés de fatigue, à demi morts de frayeur, les pauvres petits arrivent enfin à la Mirande-Basse. On les entoure, on les interroge, on les presse, on les accable de questions. Au lieu de répondre, ils veulent montrer à la foule la merveilleuse apparition. Désir inutile : tout a disparu. Ils racontent alors, avec une vivacité qui témoigne de leur bonne foi, de leur conviction, ce qui vient de leur arriver. On plaisante d'abord, on rit, on s'égaie de leur crédulité naïve, de leur épouvante, on refuse de croire à leur vision par trop singulière. Chacun se rappelle les contes à la veillée. Ces imaginations enfantines, vivement frappées, auront pris un souvenir pour une réalité : les bergers sont manifestement victimes d'une hallucination. Cependant les petits visionnaires insistaient. Ils y mettaient tant de simplicité, tant d'obstination, ils affirmaient si fort et si haut, que quelques-uns des auditeurs se laissèrent ébranler sinon convaincre. Après tout, il fallait bien ramasser les chèvres abandonnées au fond des bois. 

    On se décide donc, on part en foule, et, précédée des deux enfants qui lui servent de guides, la caravane parvient, à travers mille difficultés, jusqu'au rocher miraculeux. Là, les préventions tombent d'elles-mêmes, et les plus récalcitrants sont obligés de se rendre. Comment résister à l'évidence? L'étrange et magnifique dame a repris sa place. Elle est debout au seuil de la caverne. 0 prodige! Des fleurs ont poussé subitement sur la dent du rocher aride, et courant — gracieuse guirlande — sur ses flancs moussus, forment une couronne à la dame, qu'elles environnent de leurs plis onduleux, parfumés. Depuis ce jour, les fleurs poussent par touffes en ce lieu béni. Le soleil, terne à l'horizon, voilé par un épais rideau, secoue brusquement cette barrière, se fait jour à travers un rempart de nuages, donne à la figure de l'apparition un éclat incomparable, entouré comme d'un diadème son front d'un nimbe d'or sur lequel on lit distinctement ces mots : Marie-Madeleine. Plus de doute. La contrée a une protectrice, une patronne, une amie assurée puissante autant que bonne : c'est la chaste amante de Jésus, l'apôtre de la Provence, l'illustre pénitente de la Sainte-Baume. Puisqu'elle apparaît dans ce désert, c'est qu'elle l'a choisi pour demeure. La foule se prosterne, bénit Dieu et invoque la Sainte, mais nul n'ose la prier de révéler ses intentions; puis, la nuit venant, elle se retire en égrainant son rosaire. 0 surprise nouvelle ! La Sainte se joint au cortège, ou, pour parler plus exactement, elle prend avec lui la direction de la Mirande-Basse, portée miraculeusement à travers les airs. Comme la première fois, elle s'arrête à l'entrée du village, à l'endroit même où se trouve aujourd'hui la chapelle. Enfin, elle disparaît de nouveau pour regagner son rocher fleuri.

Rédacteur : Georges Oysel

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